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SUMMIT 2019:

REFLEXIONS ET CONCLUSIONS

Par John Slyce, ecrivain et critique

Tuteur senior en Beaux-Arts, Royal College of Art, Londres

Membre du Conseil d’Administration du Verbier Art Summit

Le Verbier Art Summit a eu lieu le 1 et 2 février à Verbier, en Suisse, autour du thème Nous sommes nombreux. L’art, le politique et de multiples vérités. Ce Summit est organisé annuellement par la patronne des arts Anneliek Sijbrandij et son équipe. L'édition 2019 a été organisée en partenariat avec Jochen Volz, le directeur du musée brésilien Pinacoteca de São Paulo. Atteignant désormais sa troisième année d'activité, le Summit 2019 a accueilli une grande diversité de voix et de visions, en parfaite cohésion avec sa thématique inclusive.

Dans son allocution d'ouverture, Jochen Volz, le directeur du musée partenaire, a immédiatement donné le ton du Summit 2019, en explorant la croissante simplification binaire - bon contre mal, just contre corrompu, propre contre sale et immoral - qui façonne les actuelles mensonges stratégiques du “post truth” et des «fake news», lesquelles figurent dans les discours conflictuels qui caractérisent les élections et la politique publique non seulement au Brésil, mais aussi aux États-Unis, en Grande-Bretagne et, au final, dans toutes les régions politiques et sociales de notre système mondial de globalisation. Que peut faire l'art et comment peutt-il opérer dans un tel contexte social? Volz écrit:

Comment les arts peuvent-ils fonctionner dans le context de l'aliénation sans cesse croissante entre convictions et cognitions? Historiquement, les arts se sont toujours focalisés sur un lexicon permettant la fiction et qualifiant l'inconnu. Les informations sont perdues et le doute persiste, mais l'art peut modérer tels paradoxes en opérant en dehors des systèmes normalisés de pensée, loin des paradigmes ordinairs d'efficacité et du pragmatisme. L'art joue avec l'incapacité des moyens existants à décrire le système dont nous faisons partie; autrement dit, l’art est obsédé par l’invention de signes pour la définition de phénomènes ou de choses que nous n’avons pas encore qualifiés. L'art pointe souvent au désordre, essentiellement sans jugement et toujours avec joie. L’art peut agir en cette manière parce qu’il associe naturellement la pensée et l’acte, la réflexion avec action. L'art est fondé sur l'imagination et ce n'est que par l'imagination que nous pourrons envisager des récits alternatifs pour notre passé et aussi des nouvelles solutions pour l'avenir.

L'artiste Grada Kilomba a parlé de la transformation de l’espace, obtenible à traver la tangibilisation du langage et le désapprentissage des codes de production du savoir. Nous parlons chacun en un moment et en un lieu spécifique; ça c'est le concept de la “positionalité”. Désapprendre implique la décolonisation des mécanismes dominants de la production de la connaissance, pour explorer quelles questions méritent d'être posées ou même d'être répondues, qui ou quoi détermine la vérité absolue et qui est autorisé à parler. En nous posant ces questions de positionalité, nous pouvons parvenir à la reconfiguration de la production de la connaissance. À quelle connaissance sommes-nous confrontés ou de quelle typologie de connaissance parlonsnous vraiment? Qu'est-ce que réellement la connaissance? Quelles histoires sont racontées et qui a l’autorité de les raconter? Kilomba renverse métaphores dans son activité artistique pour permettre aux histoires universelles de s'ouvrir sur d'autres dimensions narratives. Nous produisons connaissances en art en posant des questions et en créant une nouvelle configuration pour les récits traditionnels. Par la parole, l’écoute et le silence, nous pouvons apprendre à entendre des récits qui, peut-être, n'étaient pas là auparavant.

Federico Campagna a parlé de la technique et de la magie du changement social. Il a suggéré au public d’imaginer les idées comme vivantes, de la même manière qu’un enfant pourrait se rapporter à ses jouets comme animés. La mélodie centrale qui uniforme une telle opération de désenchantement est le langage. Le langage est notre principal système de construction de la réalité. Nous sommes chacun une construction linguistique, mais au-delà de cette toile se trouve l'ineffable, qui a son propre système de possibilité. Nous pourrions permettre à l'ineffable de se manifester et de devenir un symbole et non un substitut: un catalyseur de changement et de transformation pour toutes choses qui pourraient être différentes. Ce processus est une intervention nécessaire qui doit avoir lieu au niveau de la culture. Comment la culture pourraitelle changer et modifier notre système de réalité? Campagna suggère ici que cette transformation se produira à travers ce qu’il appelle «culture prophétique»: une forme d'énonciation, un récit ou un objet qui rappelle à l’auditeur le noyau ineffable des choses. Parler de façon prophétique signifie avoir un pied dans et un pied dehors le monde et même de l’histoire. L'auteur de textes prophétiques n'est que leur destinataire et il ne génère jamais un produit mais une position. Campagna a ensuite suggéré un modèle de langage hybrid qui embrasse le grotesque et se plonge dans des juxtapositions paradoxales.

Naine Terena, éducatrice artistique et militante indigène, est venue à raconter une histoire qui n’appartient plus seulement à elle. Au Summit, elle représentait 800 000 indigènes dont l'art est au même temps un acte de résistance et une stratégie politique nécessaire à rester en vie. Ici, “l'art n'est pas pour les lâches! L'art, c'est la politique, l'esthétique, la beauté et un dispositif pour raconter l'histoire" d'une lutte pour la survie d'une entière cosmologie. Elle nous rappelle que “la forêt est un portail. Si la forêt disparaît, notre esprit subira le même sort”. Si nous voulons tous survivre, nous aurons besoin de plus de patience et de moins d'intolérance.

Gabi Ngcobo a exploré la grammaire de la réactualisation de l’histoire dans le présent. Elle a suggéré que nous ayons besoin d'une nouvelle grammaire commune pour pouvoir communiquer mutuellement et à travers les cultures. En tant qu’artistes et éducateurs, “nous avons la responsabilité de déployer la pédagogie comme une forme d'action politique”.

Wolf Singer, un neurophysiologiste, a parlé du spirituel et du matériel dans la perspective des neurosciences, en discutant la possibilité d’un fondement matériel du spirituel, qui pourrait donner lieu à une éthique laïque, capable de répondre au besoin actuel de la réciprocité de la tolérance. Lorsque la science modifie notre vision du monde, elle modifie simultanément notre perception de nous-mêmes. À cet égard, nous devons à la fois soutenir et accepter l’incertitude et reconnaître que des personnes de cultures différentes perçoivent et donc comprennent les mêmes choses dans une façonne différent de la notre.

 

Ernesto Neto a incarné sa pratique artistique dans l’affirmation “Vida, Vida, Vida!” et il a raconté comment son travail artistique l'a conduit à reconsidérer sa vie et sa pratique grâce à la recherche spirituelle qu'il a partagé avec les Huni Kuin le long de l'Amazone au Brésil. En décrivant avec auto-dérision sa propre activité artistique, “Je remplis des sacs et fais des nœuds”, Neto a ensuite exploré la manière dont la culture nous sépare, alors que la nature nous unit. Incarnant l'esprit de la forêt, il a suggéré que nous devenions chacun un peu indigènes pour nous reconnecter avec la terre.

 

La deuxième journée du Verbier Art Summit 2019 a débuté avec la chanteuse et ambassadrice du HCR Barbara Hendricks, en conversation avec Gonzalo Vargas Llosa, représentant régional du HCR pour les affaires européennes. Hendricks a raconté sa vie et son travail, en explorant comment l’art pourrait faciliter une conversation entre les êtres humains où l’humanité pourrait “vibrer à l'unisson”, dans une vibration partagée comme au sein de la même famille.

Le sociologue Boaventura de Sousa Santos a exploré l'écologie des savoirs, qui sont essentiellement toujours incomplets. Les systèmes dominants de connaissance s’introjettent dans eux-mêmes plutôt que s’ouvrir à l’extérieur. La connaissance est intégrée dans nos vies et si nous voulons combattre l'injustice sociale au niveau mondial, nous avons besoin de structurer le concept de la justice parmis les cultures. Les épistémologies provenant de l'hémisphère Sud pourraient basculer sur celles du Nord et perturber son faux sentiment d'universalité. En décrivant une sociologie de l’émergence, de Sousa Santos a individué l’agent capable d’une telle transformation en l’artiste du “pas encore”, qui agit avec l’objectif de déstabiliser les connaissances et de proposer une réflexion alternative sur nos alternatives.

 

Tania Bruguera a défini l'art politique comme un art ayant des conséquences concrètes. Passer de la question “Qu'est-ce que l'art?” à «À quoi sert l'art?» sert à poser des questions encore plus importantes et de défis aux institutions de l'art. Les institutions artistiques sont-elles prêtes à être des véritables espaces civiques? Bruguera décrit sa pratique d'Arte Útil non comme une production d'œuvres d'art ou d'objets matériels, mais comme la mise en œuvre d'un processus. L’Arte Útil transforme la generation d'emotions en efficacité politique.

 

L'artiste Latifa Echakhch a parlé directement de sa pratique artistique, à travers une présentations de ses projets et de ses installations, explorant les conséquences générées par le geste artistique. Au cours d’une telle pratique où le geste est assimilé à un véritable processus, un artiste décide de "rester saisi par la matière".

La directrice de la Tate, Maria Balshaw, a abordé la turbulence politique qui nous entoure à l’ère des médias sociaux et des conflits de valeurs entre générations. Opérant par nécessité en période de crise, le musée d'art public doit construire un espace ouvert aux voix divergentes, offrant un espace de désaccord. Balshaw a appelé à "explorer plus profondément dans ce que nous pouvons faire ensemble", ce qui pourrait introduire deux changements sismiques: le premier dans la démographie du musée, le re-qualifiant comme une institution au service d’un public plus nombreux et diversifié, et le deuxième dans la perspective d’une radical diversification interne transformant la composition de sa propre organisation. Nous avons besoin d'espaces plus securs pour explorer des idées non sécurisées. Elle a ensuite conclu son intervention en explorant les types de qualités requises par le leadership à l’époque de l’incertitude. Les attributs classiques de la leadership tels que la concentration, la clarté et la puissance visionnaire semblent mal placés pour le moment présent. Nous pourrions avoir besoin de considérer la vulnérabilité comme une valeur indispensable pour les leaders culturels d’aujourd’hui.

 

L'artiste Rirkrit Tiravanija a expliqué à quel point nous sommes ensemble et nombreux, mais il s’est aussi interrogé sur qu'est-ce que nous partageons vraiment et que faisons-nous ici. Il a demandé: "Que fais-je ici et quelle est l’importance au-delà de mon existence?" En écho aux concepts de la tangibilisation de la conversation et de la transformation de l’espace qui ont ouvert le Summit, Tiravanija a invité le public à réorganiser leur sièges pour se voir directement et s’adresser mutuellement. Il a demandé: "Quel est notre terrain d’entente commun?" Cet experiment de conversation performative a permis à tous d’explorer les questions suivantes: que ferons-nous de cette expérience? Comment allons-nous nous comporter lorsque nous parlons et pensons ensemble? Comment pourrions-nous générer quelque chose qui ne restera pas seulement à Verbier mais qui se extendra ici et loin de la montagne?

 

Le Summit a présenté l'art comme une force de résistance, mais aussi comme une grande source de résilience. Tandis que nous soyons nombreux, nous ne pouvons jamais être vraiment seuls.

Photo credits © Frederik Jacobovits & Alpimages Verbier

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